jeudi 9 juillet 2009

Je n'irai pas en Suisse


Plus sombre et inspirée par le réel, une nouvelle datée de 2006.
Voici la dernière mouture.
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Un travail d'esclave. Trois semaines dans une cave suisse, du lundi au samedi inclus, payé deux mille cinq cents euros cash. Du bon black work saisonnier qui ne se refuse pas, mais un travail d'esclave. Billy me refile le plan parce que des problèmes familiaux l’ont rendu indisponible. Sur le chemin qui nous conduit au cinéma il me parle fersen, une machine pour transporter des palettes, il me parle cuves remplies de raisin, il me parle chaîne de production, il me parle tuyau d'arrosage. C'est un boulot physique, mais d'après Billy, l'aspect le plus désagréable de l'ouvrage est d'un autre ordre, un ordre tout à fait différent, l'aspect le plus désagréable de l'ouvrage consiste à gérer trois semaines d'apnée au milieu d'une tripotée de débiles mentaux.

Pour ce boulot le vigneron suisse n'engage pas les noirs. Parce que les noirs sont feignants. En Afrique il fait très chaud, alors les noirs ne savent pas travailler. Dans les champs de cannes à sucre ils tombaient comme des mouches, à peine mis à la peine que déjà ils clamsaient. D'ailleurs, certain clamsaient avant même d'arriver jusqu'aux champs : ils clamsaient dans les cales des négriers. Heureusement, moi je suis blanc de peau.

Billy m'a inscrit deux numéros de téléphone sur un bout de papier, dont celui de l'employeur, un certain Monsieur Alfour que je dois contacter pour me faire embaucher. Je suis un cérébral et je n'ai aucune expérience dans ce genre de boulot, mais je ferai croire le contraire à Monsieur Alfour. Deux mille cinq cents euros net d'impôt pour trois semaines de travail, j'appelle ça une aubaine. Et une aubaine vaut bien quelques entorses à la réalité. Le second numéro de téléphone me porte vers la voiture de Switch. La Suisse est distante de plus de quatre cents kilomètres de Montpellier. Tous les ans, Switch est du voyage. Et tous les ans, les montpellierains recrutés par Monsieur Alfour profitent de la voiture de Switch. Je connais un peu Switch et je l'aime bien. Mais pour Billy, Switch appartient à cette bande de hippies cradingues. Un tas de feignasses ignorant la vérité du monde. Et puis, l'an passé, en Suisse, Switch a accusé Billy de s'être servi dans sa réserve d'herbe. A force de consommer de l'herbe, Switch est devenu paranoïaque. Car Billy ne fume pas.

Girl nous attend, Billy et moi, devant l'entrée du cinéma. Elle porte un gros parka kaki tombant sur son jean délavé et puis cet éternel air triste qui paraît faire partie d'elle-même. Girl ressemble tout entière à un air de chanson triste. Girl est hôtesse dans un bar américain de Montpellier. Dans la lumière tamisée du cloaque, par devant le pourpre des fauteuils, avec le concours d'une paire de talons hauts et d'une mini-jupe son air triste prend un tour diabolique. L'alcool, la cocaïne et l'imagination bovine des clients achèvent de fixer Girl en objet du désir. Ils commandent du champagne. Girl se serre contre les corps et sussure des obscénités aux creux de l'oreille. Ils éclusent quelques coupes. Ils giclent dans leur pantalon. Et leur semence nourrie le fils de Girl.

La séance de cinéma débute par une série de réclames. Comme à l'accoutumé, l'écran se retrouve envahi par de jeunes éphèbes et par des filles aux courbes attirantes. Ils respirent tous la santé. Ils sont tous remplis d'allégresse. Ils boivent du coca cola. Le soleil est éclatant. La nature est éclatante aussi. Les lumières vives des images ricochent sur les angles de la salle. Elles nous percutent les lumières. Elles nous percutent nous, figés, comme des pantins de bois, dans les fauteuils du cinéma. Une musique tonitruante et moderne ajoute à l'entrain des modèles qui se démènent sur la grande toile. Ils rebondissent, ils se redressent, ils se congratulent. La vie peut être belle.

Les lampes de la salle se rallument. Il faut encore attendre avant la projection du film. Billy fouille au fond de ses poches. Il compte des pièces de monnaie dans la paume de sa main droite. Puis il se lève et les spectateurs de notre rangée de siège se lèvent à leur tour pour le laisser rejoindre la travée d'accès. Je vois un grand chauve accompagné d'une petite femme rondouillarde. Je vois un autre couple, plus âgé, aux cheveux gris et au teint cireux. Je vois un homme seul d'une apparence commune et effacée. Nous sommes tous venus regarder le même film, au même endroit, au même moment. Et nous sommes tous assis sur la même rangée de siège. Mais Girl ne regarde pas les autres spectateurs. Girl me regarde moi. Elle me sourie à moi. D'un sourire triste comme une rangée de sièges.

On entend le bruit d'un sachet froissé. Les craquements d'un emballage que l'on déchire. Des gens qui parlent à voix basse. Je pense au boulot en Suisse. J'imagine la campagne vallonnée, des chalets en bois, une verdure propre et des routes un peu sinueuses. J'imagine que Monsieur Alfour revêt des bottes en caoutchouc blanc lorsqu'il déambule parmi les cuves de son usine. Et j'imagine qu'il part tous les étés, faire un safari dans un pays africain comme le Kenya. Les gens de notre rangée de siège se lèvent à nouveau. Billy regagne sa place. Il ramène une cannette de Coca Cola qu'il est allé chercher au distributeur automatique, au fond du couloir sur la droite, dans le hall d'entrée du cinéma.

C'est aussi par ce hall que l'on ressort après le film. On croise les gens qui font la queue pour acheter un ticket et assister à la séance suivante. Certains d'entre eux essaient de lire une réaction sur nos visages, ils scrutent à la recherche d'un commentaire. Je ne crois pas que la projection nous ait beaucoup transformé, Girl, Billy et moi. L'histoire était pas mal. Au cours de la séance, j'ai observé mes compagnons. Leurs silhouettes se découpaient, mystérieuses, dans l'ombre de la salle. Et je voyais leurs yeux briller comme des bulles de rosée. C'est la magie du cinéma.

Dehors la nuit tombe dans les gris. Billy nous abandonne. Il rentre chez lui. Girl me propose de boire un verre. Elle me donne le bras, on longe la place de la Comedie et on s'installe au café du Théatre, en face du comptoir. Girl commande un verre de vin blanc et moi une pression. Je commande toujours une pression. C'est devenu une habitude. Je commande une pression sans réfléchir. Sauf le matin ou lorsqu'il s'agit d'un rendez-vous professionnel. Alors, je commande un café. Au moment où le serveur pose nos consommations sur la petite table ronde, Girl cherche ses allumettes pour fumer une cigarette. Moi je pense à la Suisse, l'image d'un grog bouillant, l'image d'un feu de cheminée, l'image de bibelots inutiles et de clochettes dorées. Et puis je vois le gros ventre de Monsieur Alfour. Et la grosse moustache de Monsieur Alfour. Monsieur Alfour doit également avoir une grosse voix et de grosses mains et de grosses joues cramoisies. Monsieur Alfour doit bien se déguiser en père Noël une fois par an pour faire plaisir à ses petits enfants.

J'aime questionner Girl sur sa vie. J'ai le sentiment qu'elle m'inspire et que je suis fait pour être inspiré. Il ne s'agit pas de Girl elle-même, il s'agit plutôt de son quotidien, de ses activités, de sa façon de considérer les choses ou d'envisager l'avenir. J'ignore pourquoi, mais je suis fasciné par les réalités sordides. Parfois je suis persuadé d'être un radar, un genre de caméra. Girl est une rescapée, un petit bout d'âme fragile qui traverse la vie sans protection, sans arme et sans autre béquille que l'oubli vénéneux de l'alcool, des cachets et des substances prohibées. A l'âge de quatre ans sa mère avait tenté de la noyer dans le fond d'une baignoire. Girl n'a jamais su les raisons de ce geste et je crois bien qu'elle en est restée un peu évacuée du monde. Girl porte cet air triste, un air de petite fille assassinée.

Girl me parle de son travail. Elle ne retournera plus au cabaret. Ca lui plaisait beaucoup de gagner de l'argent. Pas mal d'argent et facilement. Mais, hier au soir, elle a refusé de s'isoler avec un client. En théorie, les filles sont libres de refuser si le client ne leur paraît pas convenable. Et c'est bien ce qu'a fait Girl, elle a refusé de suivre un client qui ne lui convenait pas. Mais ce client était un habitué de l'établissement. Un type gras et qui laissait beaucoup d'argent. La patronne a tancé Girl à ce sujet, l'accusant de nuire au bénéfice de la maison. Et puis, à la fin du service, la patronne a calculé différemment la part d'argent qui revenait à Girl. Et le salaire de Girl s'en retrouva réduit très significativement.

En Suisse les filles de maisons closes ont certainement la peau laiteuse, les cheveux blonds et le nez frémissant. Elles descendent des escaliers de bois verni, fardées d'un maquillage criard et de vêtements transparents. Je me figure des dessous en dentelles, des tabliers à froufrou, des martinets, des trophées de chasse accrochés sur les murs et des messieurs âgés, des banquiers, des propriétaires et des hommes d'affaire aisés comme Monsieur Alfour. Ces images défilent dans ma tête comme les images sur l'écran du cinéma. Dans la lumière du café, les yeux de Girl pointent sur le marbre de notre table. Elle absorbe une gorgée de vin blanc, elle déglutit, elle me regarde et elle esquisse son sourire triste.

Non finalement c'est décidé : je n'irai pas en Suisse.

dimanche 31 mai 2009

Les disques tournent en boucle




Un featuring de Jacky Lucky Joe le funky poseur, pour la bande son d'un conte cruel.
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1
L'idiot du village portait un bonnet avec un pompon. Le gars Hercule osa ce qui était interdit parce que la belle Esmeralda le regardait. Il tira sur le pompon. Hors, dans ce village, on savait que nul ne pouvait toucher sans conséquence au pompon du bonnet de l'idiot du village. On pouvait le moquer, lui jeter des cailloux, lui cracher à la gueule, le battre, lui envoyer de grands coups de pieds dans le cul et l'idiot du village piaillait, barrissait, ahanait, larmoyait, baragouinait, geignait et prenait comiquement la poudre d'escampette. Mais jamais l'idiot du village ne répondait aux humiliations, toujours subissait-il les moqueries et les beignes des gens cruels. Jamais, toujours, il y avait pourtant cette exception : on ne pouvait tirer sur son pompon.

2
Le gars Hercule était le jeune homme le plus vigoureux du village. Il avait prouvé sa force à maintes reprises, en cassant la gueule des autres jeunes hommes vigoureux des autres villages. Il déambulait fièrement au milieu de la rue principale en bombant le torse et en arquant sa colonne vertébrale. Ses deux épaules roulaient en alternance tandis que son menton inamovible indiquait un point situé entre la ligne d'horizon au loin et les nuages du ciel. Hercule ressemblait à un P majuscule alors que l'idiot du village ne ressemblait à rien du tout : un monticule de chairs et d'articulations laissées en jachère, un tas informe, un brouillon d'homme, gluant de poils hirsutes et de compositions maladroites. L'idiot du village allait en marchant de travers, on lui prêtait communément cet air des imbéciles heureux, constamment béat, souriant à la pluie et s'esclaffant dans les processions funèbres. Qui sait si derrière cette jovialité exagérée ne se dissimulaient pas un extrême désarroi ? L'idiot du village était heureux, se résumait-on a penser et le pompon qui sautillait sur son bonnet semblait le confirmer.

3
La rue principale filait droit en s'inclinant vers le haut. Deux rangées de maisons grises aux toits couverts d'ardoises se confondaient dans la couleur du ciel. Au sommet de la côte, à la sortie du village, sur la route qui menait à Bois-Les-Alançons, Jacky Lucky Joe le funky poseur avait garé sa roulotte. L'air sentait l'électricité, l'ultime vibration. A trois maisons, en entrant dans la bourgade, la belle Esmeralda resplendissait à la fenêtre de sa chambrette, distribuant des miettes de pain aux petits oiseaux qui se pressaient tout autour d'elle.
Le gars Hercule et l'idiot du village passaient par là à ce moment-là, le premier redescendant la rue principale et le second la remontant en sens inverse. Ils déambulaient la tête en l'air, l'attention toute entière accaparée par la beauté tripante d'Esmeralda. C'est ainsi qu'ils se percutèrent.

4
Le gars Hercule avait discipliné les amplitudes de sa démarche, paramétrant son pas pour se monter en avantage, du moins l'estimait-il, il paradait, se pavanait, il défilait tellement qu'on l'aurait cru sur un podium. L'idiot du village, lui, se dandinait pathétiquement comme à son habitude, sauf qu'il visait vers la fenêtre de la chambrette, tout comme le gars Hercule. A quelques pas, au sommet de la rue en côte, Jacky Lucky Joe le funky poseur était occupé à raccorder ses câbles, il reliait les enceintes et branchait les spotlights, il avait déplié un praticable sur lequel il installait, les uns après les autres, les éléments du sound-system. La belle Esmeralda souriait aux petits oiseaux et leur racontait une histoire. L'idiot du village, qui n'était guère plus haut qu'un pied de vigne, enfonça le bassin du gars Hercule. Ce dernier, parce qu'il n'avait nullement anticipé le choc, plia vers l'avants, affichant une posture ridicule et contractée. Convoquée au spectacle, la belle Esmeralda en ri à gorge déployée.

5
Un instant le gars Hercule se trouva désemparé, ballant, atone après la collision involontaire. L'idiot du village reculait déjà, apeuré, craignant la foudre puisque dans ces situations les usages du genre humain consistaient, en général, à le rendre coupable. Au nord, dans la direction de Bois-les-Alançon, l'électricité alimentait désormais le système de diffusion sonore monté par le funky poseur. Son bac à disque n'était pas loin, un caisson argenté couvert d'autocollants du monde entier. La belle Esmeralda riait, riait et riait aux éclats, amusée par l'expression totalement déconfite du gars le plus vigoureux du village. Ce rire, les anciens assis sur le vieux banc devant l'église l'affirmeront plus tard, déclencha la fureur, la fureur aveugle, irréductible et pleine du gars Hercule. Et soudainement celui-ci se précipita sur l'idiot du village. Ses deux narines expulsaient les volutes d'une fumée charbonneuse. Des braises rougeoyantes devaient embraser son coeur et ses poumons. L'idiot de village, idiot qu'il était, lent du cerveau, inapte à la lecture des réactions, n'avait point pensé à prendre les jambes à son cou. Vite empoigné par le gars Hercule, d'une seule main il fut soulevé de terre.

6
Le jeune homme le plus vigoureux du village projeta l'idiot à dix pas qui atterrit durement sur le sol goudronné. Son postérieur amorti le choc. Quand il se releva disgracieusement le gars Hercule était à nouveau sur lui, vociférant des grognements et des insultes, envoyant deux crochets qui vinrent cueillir l'idiot à la mâchoire et à la pommette gauche. Un os craqua, une gerbe de sang chaud gicla et l'idiot retourna au tapis. Les petits oiseaux d'Esmeralda s'étaient tous éparpillés vers les points cardinaux de l'univers. La belle restait pétrifié à sa fenêtre, interdite et livide. L'idiot du village ne se remettait pas. Son oeil gonflait tel un gosier de crapaud, un filet de sang grenat coulait au coin de ses lèvres inertes. Il était étendu sur le dos, au sol, passablement assommé. Mais la brièveté du combat n'avait point absorbé la fureur du gars Hercule. Avide de violence et d'humiliation, celui-ci envoya un terrible coup de pied dans les côtes de l'idiot puis il se pencha sur la masse prostrée à terre et, imitant la gestuelle du scalp, lui confisqua son bonnet à pompon.

7
Tous les ans, au début du printemps, une fête foraine s'installait sur la place de l'église, au centre du village. Les forains montaient des stands de tir à la carabine et aux flêchettes, des loteries diverses, des jeux de forces et d'adresse, on y vendait des pommes d'amour, des sucres d'orge et des barbes à papa. Il y avait aussi des manèges plus modernes : les autos tamponneuses, le train fantôme et les avions qui montaient et qui descendaient reliés par des bras mécaniques autour d'un axe circulaire. L'idiot du village n'était pas encore idiot à cette époque là. Au contraire, l'idiot du village était un garçon sacrément vif et balaise et volubile et malin. Il remportait toutes les compétitions de sport et tous les concours de réflexion, il raflait à chaque fois la mise en écrasant les autres garçons de son âge. Son appétit était énorme, comme son assurance et son avidité ressemblait à un puits sans fond qui devait être constamment rassasiée. Il aurait dévoré le monde s'il avait pu et gobé les étoiles.

8
Le manège des avions était tenu par un vieux forain possédant un sens assez précis de l'équité. Au final de chaque tour, il agitait le pompon qu'il avait accroché au bout d'une canne à pêche usée. Les chanceux parvenaient à l'attraper et gagnaient un tour supplémentaire, une ballade en avion gratuite et la fierté du mérite. Le pompon voletait, filou et fuyant au-dessus des engins commandés par les enfants. Il fallait les voir se contorsionner et ouvrir grand les bras. Le vieux forain trichait un peu en manipulant la canne la pêche, favorisant les empotés et augmentant la difficulté pour les plus dégourdis. L'idiot du village, qui n'était pas encore idiot, n'attendait que ce moment savoureux, le moment du pompon. Alors, il jaillissait et se précipitait en hurlant sur la boule de chiffon, il était pris d'une détermination rageuse, il était obsédé par la conquête.
Parce que le vieux forain tirait sur sa perche, le pompon passait de plus en plus loin et l'idiot du village déployait toujours plus d'efforts et d'audace pour l'attraper. Et puis il y eut ce tour, ou, ne fixant que le point du pompon, l'idiot dégringola de son avion.

9
Il s'écrasa sur la tête, sur la figure et se déglingua toute la colonne vertébrale. Il devint idiot après cet accident, sa boite crânienne était fendue du front jusqu'au menton et l'ensemble du squelette avait disjoncté. Mais, malgré la gravité de la chute qui avait occasionné des dégâts corporels considérables, plaies béantes et multiples fractures ouvertes, l'idiot du village s'était relevé sur ses deux jambes, puis, titubant, couvert de sang, avait avancé jusqu'au pompon tombé au sol parce que le vieux forain s'était hâté pour immobiliser le manège. L'idiot avait ramassé le pompon et l'avait brandit vers le soleil comme un trophée. Depuis ce jour, personne ne réussit jamais à l'en séparer. L'idiot du village y avait sacrifié le corps et la raison. Le pompon incarnait son âme et chacun le savait. A l'hopital une infirmière, brave et généreuse, l'avait cousu sur son bonnet.


10
A l'entrée du village, le funky poseur ajusta ses lunettes de soleil. Sur ses machines, les voyants lumineux piquaient les premières ombres du soir. Des feuilles mortes planaient, chassées par le vent. Un souffle imperceptible mais chaud émanait des enceintes disposées en façade, devant le praticable et la roulotte. La nuit tombait anthracite et plate, le fond de l'air devenait froid. La belle Esmerala avait quitté sa fenêtre. La jeune fille se dirigeait d'un pas mécanique vers le grand escalier de la maison. Etendu au sol, l'idiot ne réagissait plus, une auréole de sang se dessinait tout autour de ses cheveux, glissant et se propageant sur le gris de l'asphalte. L'idiot était mal tombé, son crâne avait heurté un gros cailloux coupant et anguleux et il gisait, brisé, agonisant, mort. La belle Esmeralda se confondait d'absence et d'impulsion. Elle décrocha le fusil de chasse au-dessus de la cheminée, un gros calibre qu'on réservait aux sangliers. Penché sur le bac à disques le funky poseur extirpait sa première sélection. Le gars Hercule serrait le bonnet à pompon. La belle Esmeralda réapparut dans l'encadrement de la fenêtre. Elle avait épaulé l'arme quand il se retourna vers elle. Elle appuya sur la détente. La balle atteint Hercule à la tête, perforant le visage.

Du haut de la côte résonnaient les notes mélancoliques d'un morceau soul. La voix douce amère et un peu rauque d'Ela Fitgerald redescendait la rue, figeant le temps et absorbant les particules de réalité-drame. Le funky poseur avait allumé une bougie pour éclairer le praticable, la belle Esmeralda posa la carabine et regarda dans cette direction là.

vendredi 22 mai 2009

Small

Une autre nouvelle de la série en cours. A suivre, je poste les épisodes au fil de l'écriture.
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1/8

Depuis plusieurs heures ma cage thoracique hurle douleur. Elle me bouffe les chairs de la poitrine. Depuis plusieurs jours je peine à trouver le sommeil. Le Lexomil a rendu les armes et j'accumule le poids des nuits d’éveil. Depuis plusieurs semaines mes amis renvoient des airs contrits. Changer mon rythme, voir un médecin ou bien un psy. Depuis plusieurs mois ma mère se fait un sang d’encre. Ma mère fond en larme quand elle me voit ou quand elle pense à moi. Depuis plusieurs années je ne sers plus à rien, l’administration et l’opinion publique me chient dessus et même ceux qui me ressemblent le plus me considèrent comme un trou à merde. Et dans ma propre tête, depuis pas mal de temps, l’idée s'impose que c'est la vérité.

Aujourd’hui je décide d’arrêter. Je me rend au dispensaire d’une association humanitaire. Je patiente une heure et demi assis entre deux clandestins moldaves et une famille algérienne. Des enfants ont le teint jaunes. Devenir clean, transparent comme une eau pure. Le médecin retraité apparaît sur le seuil de la salle d’attente. Il écorche mon nom. Il me précède dans un cabinet rudimentaire : carrelage et peinture défraîchit, des couleurs acidulés ou fades, un bureau en ferraille et une table d'auscultation élimée. Le vieux médecin est assisté d’un éducateur à demi avachis sur un angle du bureau. Je me déshabille, je passe les examens nécessaires à l’établissement du bilan de santé. L’éducateur se nomme Paul, il porte un jean troué et un tee-shirt sur lequel est inscrit « liberté pour le Tibet ». Paul doit avoir mon âge : trente ans. Paul m’interroge : sur ma situation sociale, sur la couverture maladie universelle, sur mes consommations de drogues. Je prends à peu prêt toutes les défonces disponibles sur le marché. Je préfère quand même les stimulants, cocaïne et ecstasy principalement, amphétamine à défaut et de l’alcool en accompagnement ; du shit et du tabac évidemment. J'utilise parfois des opiacés pour amortir les descentes, rachacha ou héro. Je ne me pique pas, je fume, je gobe ou je sniffe, plusieurs fois par semaine et beaucoup le week end. Malgré tout, je pense que je ne suis pas toxicomane. L’éducateur dicte l’ordonnance au médecin : 8mg de Subutex quotidiennement pendant quatre mois. Il dit qu’on réduira les doses progressivement.

Le lendemain je me rend dans une pharmacie du centre-ville. J'esquive les yeux de l’employé. Le lendemain je laisse fondre un premier comprimé de Subutex sous la langue. Le truc me pourri toute la bouche et me ballonne dans les boyaux. Les jours suivants je souffre de stress et de nervosité. Je me réveille sur un matelas trempé de sueur, je prend des douches et des bains chauds. Je ne vois personne à part les cons de la télé. Le Subutex tempére un peu mon anxiété. Les semaines suivantes je pousuits le remède et la déprime. Je deviens comme une taupe enfoncée dans son trou. Mon dealer et mes potes de défonce se manifestent à plusieurs reprises sur mon portable mais je ne décroche pas. Un matin, je ne sais pas pourquoi, j'écrase le comprimé de Subutex et je l'inhale en trait. J'ai l'impression que ca me soulage mieux de cette façon là. Alors je recommence le matin suivant et finalement je me retrouve à sniffer du Subutex tous les matins. Les semaines passent, je ne parviens pas à réduire les doses. Le vieux médecin et l'éducateur affirment qu'il faut être patient, mes amis ont d’autres chats à fouetter, ma mère m’encourage à trouver du travail. Toutes les quinzaines on me délivre une nouvelle ordonnance. L’année suivante je réalise que je suis complètement accroc au traitement. Je réagis. Pour arrêter le Subutex on me prescrit du Skénan. Ca marche fort. Je ne prend plus de Subutex, non, j'adopte le Skénan, en snif, toujours. Je vis une existence de poisson mort. Aujourd'hui, hier, demain, je ne retrouve plus ma carte vitale. Le Subutex puis le Skenan, je me fournis dans la rue. Le vent me pique la peau, je suis blanc comme un linge.


2/8

Le téléphone sonne dans mon appartement vide. J'habite un pas de porte sombre donnant sur une ruelle. Une barre d'angoisse m'étreint l'estomac depuis que j'ai avalé mon café. Je bois un bock de café noir pour commencer la journée et vient cette angoisse indéfinie, sans raison palpable. Je décroche en m'installant sur le rebord de la fenêtre, me penchant contre la grille protégeant de la rue car mon portable ne capte pas dans l'appartement. En plus de l'inconfort de la position, le voisinage, entend mes discussions.

« Allo, Monsieur Cardan ?» interroge une voix masculine, avec un accent latin, inconnue au bataillon, apparemment sûre d'elle. J'imagine un type compétent, installé dans la vie, la cinquantaine.

En vérité, on m'appelle Small, à cause de ma petite taille et parce que, chez moi, tout semble restreint, mes bras, mes jambes, mon torse, ma tête. Je ne suis pas un nain, je suis comme le modèle réduit d'un type normal. Monsieur Cardan c'est pour la société, le monde hostile. Philippe Cardan, mon nom officiel, celui inscrit sur les registres et les ordonnances médicales. Je dis oui parce que je n'ai pas le courage mentir. L'angoisse me laisse sans défense.

L'homme enchaîne : «Monsieur Cardan, c'est très important, je suis un ami de votre père, votre père est décédé Monsieur Cardan, il est mort hier ».

Je ne sais pas quoi répondre, je n'ai rien à dire, je n'ai aucune imagination. Mon père a toujours été un fantôme, une probable raison psychologique de mon problème avec les drogues et la vie en général. Je ne l'ai jamais connu, jamais vu, je ne connais même pas son nom. Peut être qu'il m'a manqué pendant ces années où je vivais chez ma mère, en fils unique, peut être qu'il m'aurait aidé à m'en sortir. Mais depuis longtemps je ne me soucis pluss de ça, je ne me pose pas de question, j'ai tout zappé.

« Mon père ?» je demande stupidement. Au-dessus, à l'étage, un voisin profère des jurons racistes, je crois qu'il insulte son chien en le traitant de sale negro. Il lui manque une case à ce voisin, on l'entend gueuler régulièrement. Il doit être atteint du syndrome de Gilles de la Tourette ou d'une maladie proche. En général je préfère l'éviter.

« Oui votre père, je suis un ami de votre Père » me répète l'homme

dimanche 17 mai 2009

Hot


Le premier texte de la série sur laquelle je travaille actuellement. N'hésitez pas à commenter, ca m'interesse.
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1

Je suis né avec un super pouvoir. Exactement comme dans les films ou dans les jeux vidéo. Tu peux t'imaginer facilement : quand je me trouve dans un certain état d'esprit, j'ai la faculté de projeter des flammes. Il me suffit d'ouvrir la bouche et je crache de longs jets de feu. Je dis longs parce que je les projette à une demi-douzaine de mètres devant moi. Et je peux te certifier que ça crame. Si tu te prends mon super pouvoir dans la gueule, ta peau fond, tes yeux fondent, tes lèvres fondent, tes poils grillent instantanément et toutes tes chairs se carbonisent et se transforment en barbecue fumant. Tu ne produis plus rien si ce n'est une odeur pestilentielle et persistante de mauvais cochon cuit. En quelque sorte, je suis un homme-dragon.

Tu penses sans doute que les agents du gouvernement m'ont repéré dès la naissance ou quand j'étais chiard pour m'enfermer dans un endroit confidentiel, pour faire leurs expérimentations tranquille, ou alors pour me faire bosser sur des missions spéciales. Tu verrais bien un genre de confrérie de super héros, une société secrète, quelque chose d'extraordinaire, de high-tech, un truc top niveau, mais qui m'empêcherait de tomber amoureux par exemple, qui m'empêcherait de vivre peinard avec ma dulcinée sur un bout de terre, au calme. Non, ça c'est dans les films. Dans la vie réelle, on refuse de délivrer l'allocation handicapé à tes parents parce que ton cas ne correspond à rien de connu. A l'école tu représentes un danger pour tes petits camarades et le directeur ne veut pas endosser la responsabilité. On te vire de partout. On te dit qu'on va te trouver des solutions, on te regarde parfois avec bonté et compassion, mais en vérité tu deviens vite un boulet pour tout le monde, ta famille, tes voisins et tous les gens que tu croises. Quant à la dulcinée essaie de te demander quelle fille accepterait de rouler une pelle à un type comme moi, de fourrer sa langue dans la bouche d'un lance-flamme. Une sacrée disjonctée, hein ! Une nana complètement vrillée de la tête !

Eh bien, cette fille-là existe, elle s'appelle Hot et je l'ai rencontrée.


2

La différence entre Mac Donald et Quick n'a rien à voir avec la bouffe, tu t'en doutes bien. Les mêmes cultures, les mêmes élevages et les mêmes batteries alimentaires fournisent la même camelote remplie d'air modifié. C'est dans le code couleur la différence, dans l'identité visuelle. Rouge et jaune pour Mac Do, rouge et blanc pour Quick. Tu n'as qu'à comparer les logos. Voilà pourquoi plus de gens préfèrent se rendre au Mac Do, parce que le jaune dispense plus de chaleur humaine que le blanc. Et puis il y a le clown aussi.

Hot travaillait au Mac Donald quand je l'ai rencontrée. Elle avait postulé à cause du jaune et parce qu'elle aimait bien le clown. Elle était équipière et tournait sur les différents postes attribués à son rang : la caisse, la cuisine, l'entretien. Par entretien il faut comprendre le ménage et la corvée de chiottes. Malgré son uniforme raide et marron Hot restait ce style de fille dont chaque mouvement déclenchait un éclair électrique. Tu recevais une décharge de sexe, de drogue et de rock'n'roll quand tu la regardais.

A ce moment-là, avant que tout ne vire dans une direction radicalement opposée, je passais l'essentiel de mon temps sur Second Life. Je m'appelais Lentar Dior, mon avatar figurait un grand type musclé qui se baladait torse nu avec un pantalon noir et des mocassins à travers les décors virtuels. Là, je possédais tout ce qu'un homme moyen souhaite posséder : des amis, du fric plein les poches, des entrées gratuites et une vie sexuelle débridée. Il y avait cette communauté de gens reliés les uns avec autres, comme les cellules vivantes d'un rêve en 3D. D'une certaine façon, pour moi, ordinateur relevait du masque à oxygène..

Ni le Mac Do ni le Quick ne livre à domicile. Et pourtant Mac Do pourrait envoyer des types déguisés en clowns sur des cyclomoteurs jaunes et rouges. Mais les rois du marketing ont prophétisé que les gens feraient des kilomètres pour ingurgiter des burgers. Ainsi, l'odre des choses avait décidé que je me rendrai au drive-in.

J'avais refermé la vitre et posé ma commande sur le siège du mort. J'enclanchais la première pour rentrer chez moi quand la portière s'ouvrit côté passager. Une fille s'engouffra dans la voiture, elle s'assit sur les sandwichs.

“On dégage d'ici”, elle a juste dit.

C'était une employée du restaurant. Je la voyais pour la première fois mais tout se passait spntanément, comme si nous étions dans une parenthèse magique. Nous quittions le parking pour rejoindre la départementale, les feux de la voiture balayaient la chaussée. Dans l'ombre de l'habitacle, la fille se tortillait pour retirer le sac écrasé sous ses fesses.

“Je m'appelle Hot et toi ?” demanda-t-elle.

“Lentar Dior” je répondis, “je m'appelle Lentar Dior”.



3

J'habitais dans une cave aménagée. Creusée au Moyen-Age, voûtée comme un tunnel, avec une salle de bain au fond. On y descendait par un escalier en colimaçon. En haut, les marches partaient d'une cuisine minuscule dont le pas de porte donnait directement sur la rue. Probablement qu'autrefois il s'était agi d'un comptoir commercial et qu'on rangeait les marchandises en bas. Mais juste avant moi le lieu était occupé par un dealer de shit. Dans les premières semaines de mon installation, des gars sonnaient à la porte pour s'approvisionner, un vrai casting d'artistes et d'étudiants dépenaillés. Dans la pièce à vivre, sous terre, un unique soupirail débouchait sur les poubelles. En plus de la clarté blafarde, je récupérais l'odeur des ordures ménagères et de l'urine de ceux pissant sur les déchets. En dehors de la salle de bain, doublée par une cloison en plastique, les murs étaient en pierres nues. Par endroits, une sorte de mousse blanche courait entre les aspérités, preuve de l'humidité ambiante. Des extracteurs d'air renouvelaient l'atmosphère et je faisais brûler des bâtons d'encens pour masquer les relents des ordures. Le sol était en carrelage beige, dans le même ton que les pierres.

L'environnement sombre m'apaisait. Enterré dans un antre, cerné par une épaisse rocaille, je ne risquais pas de déclencher une catastrophe.

Hot trouvait mon appart' “ultra kiffant”. Je lisais dans ses yeux la gourmandise d'une petite fille émerveillée. Elle explorait l'espace en faisant glisser son regard partout autour d'elle, s'attardant sur mon installation informatique, trois PC branchés côte à côte sur une longue planche retenue par des trétaux. Un capharnaüm de câbles et de voyants lumineux teintait l'ensemble d'une consonance technologique qui évocait vaguement les films de science fiction. L'informaticien génial et retiré du monde, forçant les accès et les sécurités des bases militaires, pilotant des vaisseaux à distance et contrôlant la Terre. Hot contourna les deux fauteuils disposés autour de la table basse, à côté du lit. Je suis tombé amoureux d'elle à ce moment-là, son ombre caressant les parois concaves de la pièce, se déformant et s'étirant, comme la silhouette d'une danseuse étoile, renvoyée par l'éclat blanc de ma lampe halogène.


4

Dimanche, vers midi, le soleil paradait dans un ciel bleu immaculé. Tout paraissait plus coloré, plus éclatant : le bleu, le rouge, le jaune. De nombreux clients, installés sur la terrasse du Mac Do, ingurgitaient des menus et froissaient les serviettes en papiers qu'ils abandonnaient sur les tables. Des gosses crapahutaient dans l'aire de jeu voisine. Le toboggan en plastique rendait des protestations sourdes, le tourniquet et les animaux à bascule grinçaient. Plusieurs voitures, viraient autour du bâtiment pour le service au volant ou circulaient sur le parking.

De loin, tu regardes la scène, photo panoramique, vue de plongée, et tout se passe comme dans une station balnéaire au début de l'été. Et puis, d'un coup, le zoom se fixe sur l'aileron d'un requin menaçant

On entendit des éclats de voix sur la terrasse. Hot menaçait d’envoyer un burger sur un type qui lui faisait face. Ce type, un colosse noir, portait un costume impeccable et devait être l'agent de sécurité du Mac Do. Positionné devant la porte du restaurant, il en interdisait l'accès. Un mètre séparait les deux adversaires. Le géant ne trouvait rien à dire mais faisait barrage et, dans la seconde où Hot, très remontée, achevait son flot de paroles emballées, reçut le burger sur la tronche d’une manière si fluide et si magistrale qu’il en demeura muet et paralysé de stupéfaction. Des bouts de steak haché égayaient le contour de ses lèvres, des carrés d’oignons scintillants auréolaient ses narines, entrant et ressortant au rythme de la respiration, ses lunettes se trouvaient barbouillées de sauce industrielle, quelques feuilles de salade pendaient, collées à l’épiderme. Certains badauds, qui avaient raté la partie cruciale de l’action, pensèrent qu’un ptérodactyle lui avait chié dessus. Hot s'empara d'un Coca cinquante centilitres et crucifia l'agent de sécurité comme un matador achève un taureau..

Une minute avant la scène, elle m'avait demandé de l'attendre dans la voiture, sur le parking. Elle devait rendre son uniforme et retrouver les fringues abandonnées au vestiaire, la veille, quand nous nous étions rencontrés. Je la vis entrer dans le restaurant, puis, presque immédiatement, elle réapparu dehors, toujours en uniforme. Le type de la sécurité, le colosse noir, la tenait fermement par le bras et l'avait projeté vers l'extérieur, sans ménagement. Percutant une table fixée à la plate-forme en bois de la terrasse, Hot avait attrapé le sandwich d'un père de famille et foncé sur son adversaire.

Sauf que le type a fini par riposter, lui envoyant un direct dans la figure . Hot s'est effondrée comme une poupée molle. Etendue par terre, inerte, son nez rendait du sang. Je me précipitai vers la scène tandis que le Noir retournait à l'intérieur du Mac Donald. Tout s'était passé si vite. Les clients de la terrasse se tassaient sur leur chaise, ne sachant pas comment réagir. Les gamins, dans l'aire de jeu, continuaient, eux, de brailler : ils ne s'étaient rendu compte de rien. Quand à moi, une détermination rageuse m'avait saisi aux tripes. Le feu me défonçait l'estomac. J'enjambai le corps de Hot et entrai à mon tour dans le fast food.

5

Quand tu habites dans une cave, les gens te baratinent sur la lumière du jour et ses conséquences sur l'humeur. Parce que si tu ne vois pas le soleil tu sombres dans la déprime. Il paraît que c'est prouvé. Chez les Esquimaux et dans les pays nordiques, la moitié de la population broie du noir, se suicide ou se bourre la gueule. D'ailleurs, tu te demandes pourquoi les gens habitent encore dans ces contrées. Je n'y avais pas pensé, à l'histoire de la lumière, mais à force d'entendre les uns et les autres gloser là-dessus, j'ai fini par me demander si finalement tout allait bien pour moi. On appelle ça la pression sociale : tout seul tu serais parfaitement heureux mais les autres sont là pour te filer les boules. Heureusement, je ne connais pas grand-monde.

Hot se foutait de la lumière du soleil comme un dauphin du retard des trains. Exactement pareil que moi avant que l'opinion générale ne sème
le doute dans ma conscience. Hot sortait du lot, de la masse anonyme et geignarde : elle considérait les choses d'une manière positive, sans s'arrêter sur les détails qui te pourrissent la vie parce quand tu t'en fais une montagne. Le soir de notre rencontre, j'ai mis un disque de dub et partagé mes burgers avec elle. On a mangé, on n'a rien dit, on écoutait la musique et puis Hot m'a demandé si je voulais bien l'héberger pour la nuit et si, le lendemain, je la reconduirais au Mac Do pour récupérer les affaires qu'elle y avait laissées. J'ai répondu oui, bien sûr.

Il y a des moments où les choses s'enchaînent simplement. Le soleil qui brille et qui remplit les terrasses de cafés. Hot qui prenait une douche dans ma salle de bain et qui ressortait nue, ruisselante, pour que je lui passe une serviette. Son corps parfaitement proportionné, sa fraîcheur et sa vitalité me chauffaient le sang. Elle m'a souri : “vite j'ai froid”. Et je me suis précipité vers l'armoire pour trouver de quoi l'essuyer. J'ai vu les deux 8 tatoués sur le bas de son dos, au niveau des reins, de part et d'autre de sa colonne vertébrale, qui se refletaient comme une tache de Rorschach. 88 : tu sais ce que ça signifie ? Moi, je n'en savais rien et ça n'avait pas d'importance.

Pendant qu'elle terminait de se sécher, je m'étais connecté sur Second Life pour gérer mes avatars-putes. Les montants que déboursent certains types juste pour vivre une relation de séduction atteignent des sommets considérables. J'avais mis en ligne une dizaine d'escort-girls qui rabattaient les gogos sur mon compte paypal. Ca me règlait les courses au supermarché et les autres factures du quotidien.

J'ai installé les matelas et nous nous sommes couchés côte à côte, Hot et moi. Elle s'endormit vite et pasisiblement. Je n'ai pas fermer l'oeil de la nuit.

6

La porte franchie, je me propulsai face aux caisses. Des éléments de déco évoquant l'Amérique de James Dean : calandre de Cadillac 1960, pompe à essence Texaco, panneau road 66, plaques d'immatriculation du Nevada, du Minnesota et du New Hampshire, se mélangeaient aux impératifs de fonctionnalité made in Mac Donald : cadeaux Happy Meal en vitrine, kiosque environnement, distributeurs de pailles et de serviettes en papier, écriteaux “wifi illimité”. Derrière le caisses, des panneaux lumineux détaillaient les salades et les menus Best of et le videur disparaissait en cuisine. Il contournait la rangée des caisses. Tous les postes d'enregistrement fonctionnaient et une file d'attente se déployait devant chacun : des familles avec des enfants, des groupes d'adolescents.

J'estimai rapidement ma trajectoire. Une partie de la clientèle et des employés obstruait le champ de tir mais aucune perspective de dégât collatéral n'aurait pu m'arrêter. Je me stabilisai devant les caisses, soutenu vers l'avant par une sorte de main invisible qui maintenait mes chevilles, mon fessier et mes épaules. Comme si j'étais planté dans le sol. Les pieds connectés aux entrailles de la terre. La puissance partait du bas, un flux d'énergie remontait, roulant dans ma poitrine et dans ma gorge. Mon corps se tendit comme un arc et je crachai le feu vers le videur.

Un long jet oblique dévasta tout sur son passage, des clients, un employé qui prenait les commandes, et dégomma la cible pleine face en terminant dans le bac à frites. Embrasement. Je crois que l'action, la puissance que je avais libéré, me rendit sourd pendant plusieurs secondes. Le restaurant brûlait en silence. Des deux trous et des quatre trous, servant, en principe, à caler les gobelets de boissons, volaient partout à l'intérieur du restaurant, comme de gros confettis enflammés. Des gens étaient prostrés à terre, d'autres, la bouche béante, devaient hurler et d'autres encore se traînaient vers la sortie, hébétés. Les ondes de peur et d'incompréhension que je captais, me regonflaient d'une énergie vibrante. Une odeur piquante de chair carbonisée saisit mes narines. L'incendie se propageait à partir du bac à frites et se répandait dans la cuisine et la salle de restauration. Les extincteurs automatiques scellés dans le plafond se déclenchaient les uns après les autres. Je ne voyais plus ma cible à cause de la fumée. Mais je me sentais serein, accompli. Je ressortis sans encombre en emportant un exemplaire de “Ca se passe comme ça”, le mensuel du fast-food, qui avait échappé aux flammes. Sur la couverture, Will Smith était photographié et brandissait un pouce levé.


7

Hot m'attendait à l'extérieur du Mac Do. Elle était à nouveau sur pieds et maintenait une serviette appuyée sur son nez ensanglanté. On fila vers la voiture. Je contrôlais parfaitement la situation. A vrai dire, j'effectuai les manoeuvres comme dans un jeu vidéo. On quitta rapidement du parking. Les choses s'enchainaient sans émotion particulière, il advenait ce qui devait advenir mais, cette fois, j'avais ce sentiment de contrôle et l'ivresse que tu peux ressentir quand tu as gratté les bons numéros et que c'est à toi de faire tourner la roue de la fortune.

“On va chez Crotale” a dit Hot, “prend à gauche”. Et je suivais ses indications sans me poser de questions. J'étais prêt à embarquer pour n'importe où. Circulation fluide, tout paraissait normal. Après vingt minute de route, on se gara devant la porte de garage d'une maison de ville. Hot frappa contre le métal et, à l'étage, un type se pencha par la fenêtre. Crotale portait son nom comme un costume bien ajusté. Agé d'une quarantaine d'années, il possédait une tête triangulaire : son crâne rasé à blanc et ses yeux ronds dont les sourcils étaient taillés en pointe évoquaient l'expression du serpent. Sa peau sèche et burinée ressemblait à des écailles.

Un fatras d'objets et de décorations encombrait l'appartement et le garage. Crotale gérait la SARL Saint-George, spécialisée dans l'import / export d'articles white power Là, un carton de briquets KKK, ici une pile de CDs Africa Korps, Kombat 18 et Skrewdriver, des médailles, des drapeaux nazis et même un stock de films pornos où un type habillé en Waffen SS baisait des filles de couleur sur une literie IIIèm Reich. Dans un coin du salon, alors que Crotale m'ouvrait une Kro, je remarquai des tee-shirts 88, utilisant le même lettrage que sur le tatouage de Hot.


8

Notre hôte connaissait les fondaùmentaux de la clandestinité. On a d'abord déplacé ma voiture, qu'on a abandonnée dans un quartier résidentiel. Puis Crotale a contacté des amis sur Hambourg avec lesquels il était en affaire. Il avança une livraison de marchandises pour nous permettre de quitter le pays. Départ fixé dès le lendemain à l'aube, douze heures de voyage à effectuer. Pendant qu'il pianotait sur Messenger et faisait tinter Skype, Hot me rasait la tête avec une tondeuse électrique. Parce qu'à l'intérieur du Mac Do, des caméras de surveillance m'avaient sans doute identifié et les flics devaient être en train de zoomer sur ma gueule d'ange. Elle disait ça, Hot : gueule d'ange.

“Tu t'es cogné ? Tu as deux grosses bosses”. Son corps frôlait le mien tandis qu'elle éteignait la tondeuse. Je passais une main sur mon crâne nu et je palpais les deux protubérances au-dessus du front, sur la gauche et sur la droite, sans éprouver de douleur ou de sensation particulière. Je ne me rappelais pas avoir subi de choc.

J'aidais Crotale à charger son fourgon, un vieux C25 kaki et brun camouflage. On embarquait principalement des boucliers mobiles de protection utilisés par les brigades anti-émeutes et des tirages photographiques contre-collés de superstars fascistes. “C'est bien qu'on ait des jeunes comme Hot et toi” me disait Crotale “des jeunes qui n'ont pas peur et qui ne se laissent pas marcher sur les pieds”. Je ne répondais rien, je me contentais d'empiler les boucliers au fond du compartiment. Un souffle d'air glissait sur la peau nue de mon crâne. Je vivais.

Nous nous étions arrêtés sur une aire d'autoroute avant de passer en Allemagne. Il me restait de la monnaie et j'achetai le journal dans la boutique de la station essence. Une page entière était consacrée à l'incendie meurtrier du Mac Do. En photo, des brancardiers évacuaient un blessé. J'appris que le videur était hôpitalisé, dans un état stationnaire, entre la vie et la mort. Les autres victimes n'étaient pas en danger. Si l'article restait vague sur les circonstances du drame, il mentionnait une altercation violente au sein de l'équipe du restaurant, dans la semaine précédent l'incendie. Un témoin parlait d'insultes racistes. Hot lisait par-dessus mon épaule. Avec une main, elle me massait le dos.

Nous atteignîmes notre destination finale en fin d'après-midi : une ville de taille moyenne, à vingt kilomètres de Hambourg.

Crotale gara le C25 dans un quartier formé de barres HLM blanches et de terrains vagues. De la terre boueuse, de l'herbe, des fourrés, des lapins gris qui couraient partout, les trottoirs et les routes éventrés par endroits, les bâtiments lézardés. On aurait dit une cité d'après-guerre livrée à elle-même, au milieu d'un terrain abandonné.

“Attendez dans le camion, ne bougez pas” ordonna Crotale ““Et faites gaffe, c'est rempli de Polonais par ici, et c'est plein de camés”.

Il bondit sur le bitume défoncé et disparut au coude de la rue. A l'avant du C25, Hot se pressait contre moi. Son regard glissait dans le mien et je passai mon bras autour de ses épaules. Le décor, les lapins, les polonais et les camés, tout ça nous filait les jetons.


9

Périphérie de Stockholm, Suède. Will Smith émergea des studios de télévision par une porte de service. Il sortait d'un bâtiment cubique dont l'apparence et la dimension faisaient penser à un entrepôt. Tout autour, plusieurs bâtiments identiques portaient de grands chiffres peints en orange, reliés par une succession d'accès et de parkings. Un soleil pâle délavait le béton des façades. Avec cette lumière blanche, le périmètre prenait un aspect très épuré, digne de l'Ultime Survivant, son dernier long métrage. Une épidémie chimique avait éradiqué les hommes de la surface de la terre et Will Smith, dont l'organisme était miraculeusement résistant, donnait naissance à une nouvelle humanité.

Une attachée de presse scandinave, grande et blonde, le précédait, l'oreille collée à son portable dernière génération. Will Smith repliait les lunettes de vue qu'il avait chaussées tout spécialement pour l'interview. La prise avait été un succès. Personne ne s'était attendu à ce qu'il figure un type aussi sympa et avisé. La tournée de promotion devait se poursuivre par une séance de dédicaces dans un grand cinéma du centre-ville. Une Mercedes noire aux vitres fumées attendait sur le parking.

Le commando les intercepta avant qu'ils n'aient rejoint la voiture : quatre types en tenue militaire surgis de nulle part. Ils portaient tous des masques à gaz. L'attachée de presse reçut un coup de poing et tomba à la renverse. Un type gaza l'acteur alors que les deux autres l'immobilisaient en effectuant une clef sur ses deux bras. Will Smith encaissa des impacts dans l'estomac et dans le foie. Sa vision se brouilla. Il haletait. Le monde se découpa en séquences courtes : un angle de bâtiment, la Mercedes, des voix. On l'entraînait. Bruit de moteur, crissement du frein à main. Une main gantée l'aveuglait mais il comprit qu'on l'engouffrait à l'arrière d'un fourgon. On le menotta. Il était allongé par terre, sur le sol métallique du véhicule qui avait déjà démarré, recroquevillé en chien de fusil, un type assis sur son corps pesant de tout son poids. Will Smith parvenait à peine à respirer, mais sentait bien, à travers la poche du manteau, que ses lunettes étaient brisées.

Périphérie de Hambourg, Allemagne. Les potes allemands de Crotale nous avaient conduit dans un tunnel désaffecté. Autrefois, une ligne ferroviaire passait par là et de vieux rails se perdaient dans une nature sauvage. En route, Crotale m avait expliqué que je devais réaliser une démonstration de mon pouvoir. Cinq ou six voitures étaient stationnées sur la voie de pierre devant le tunnel. Un groupe de skinheads nous attendait à l'intérieur avec des lampes de poche et une caméra. Hot me tenait par la main.

Si un truc te démanges et que tu ne peux pas te gratter, quand arrive enfin la délivrance, tu ressent une sorte de jouissance liée à la saturation qui précédait. Imagine cette sensation partant de la plante des pieds, remontant le long des jambes, passant par l'estomac et la poitrine, explosant au fond de ta gorge et s'expulsant par ta bouche grande ouverte. Comme un orgasme.

J'appris à me concentrer dans ce tunnel, à me mettre dans l'état de tension nécessaire pour cracher le feu. Et je crachais, pour Hot, pour moi, pour toute la vie et contre tout ce qui m'avais foutu les boules. J'éclairais l'obscurité, les tags racistes et obscènes tracés sur les parois souterraines, je noircissais les vieilles pierres. Je buvais de la bière et je riais comme un dément tandis que mes spectateurs, électrisés, tendaient leur bras par devant eux en beuglant des “sieg heil”.

Le lendemain, nous prenions un ferry et embarquions pour la Suède.


10

Sur le ferry nous nous sommes rendus à l'évidence Hot et moi. Deux cornes poussaient sur mon crâne. Des cornes courtes, pointues et un peu cramoisies. Avec mes sourcils fins et mes yeux noirs, elles me donnaient un air de diable. La traversée durait neuf heures que nous passions à siffler des bières sur l'entrepont avec un groupe de skinheads allemands. Crotale avait arrangé le trajet avec eux. Ma démonstration les avait convaincus et les Allemands nous emmenaient vers une planque sûre : personne pour nous emmerder, le bout de terre au calme. Le bateau termina sa route à Malmö, Suede.

“Là-bas, on sera accueilli comme des seigneurs” avait promis Crotale.

Deux types affublés de bombers kaki patchés Blood and Honor Scandinavia nous attendaient sur le quai de Malmö. Ils se briefaient avec les Allemands tandis que nous mations les mouettes tournoyant au-dessus les chalutiers, piaillant à l'affut des poissons pris dans les filets. Crotale pensait à son C25 resté de l'autre coté de la Baltique. Puis tout le monde s'installa dans deux Volvo break conduites par notre comité d'accueil. Moteur, première, deuxième, notre convoi filait dans une campagne humide et pâle.

Will Smith croupissait dans une baraque en rondin, à poil, ligoté au bardage. On l'avait insulté, frappé et on lui avait pissé dessus. Aucune explication à sa détention, aucune revendication exprimée, seulement des brutes qui lui balançaient des canettes vides à la figure et un type plus âgé et mieux habillé que les autres qui l'avait visité sans dire un mot. Le détenu supportait ça comme une course de fond, pour lui c'était une question d'endurance. Will Smith subissait en silence et gardait son calme. Il ne formulait pas d'hypothèse sur ses ravisseurs, il ne cherchait pas à s'enfuir, il attendait qu'on vienne le délivrer. Parce qu'à un certain stade de réussite personnelle et sociale tu n'arrives plus à concevoir l'échec. Ta conviction, au contraire, c'est que tout va rentrer dans l'ordre. La police, l'armée ou n'importe qui allait débarquer et canarder tous ces débiles qui le retenaient prisonnier. Dehors, une grande croix de bois pointait vers les nuages.


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Une palissade en chène renforcé ceinturait le camps. Surmontée d'une couronne de fils barbelés, elle atteignait trois mètres de hauteur. Un maître-chien dont la gueule était décalqué sur celle de son pitbull maintenait verrouillée l'unique porte d'accès. A l'intérieur, un terrain vaguement herbeux et mal entretenu, une grande maison principale et plusieurs dépendances construites avec des rondins. Superficie totale : environ un hectare. Un peu à l'écart, devant une rangée de résineux, une estrade faisait office de scène en plein air. Des types tiraient des câbles et installaient une console son. En face, une surface plane et dégagée devait accueillir le public. La croix était plantée derrière la scène..

On nous guida dans la maison. Une chambre était réservée pour Hot et moi, sommaire mais confortable, avec une représentation du Dieu Odin punaisée au-dessus du lit. La fenêtre donnait plein sud, à l'opposé de l'installation scénique. Il suffisait de traverser le couloir pour se rendre à la salle de bain.

C'est marrant comme tu deviens ce que les gens voient. Pour l'administration j'étais une sorte d'erreur dont on ne savait pas quoi faire. Un dossier qui passe de bureau en bureau, de service en service et qui finit par prendre la poussière. Du coup je n'existais pas ou du moins j'existais le moins possible. Je vivais dans une cave et je tissais du lien social online, derrière un écran. Avec Hot et son réseau de nazis, par contre, je devenais la star de la soirée.

J'ai toujours vu la vie comme un grand marché : tout se négocie mais il faut miser au bon moment. Tu trouves un créneau et tu calcules le profit que tu peux en tirer. Regarde Crotale, son truc, à lui, c'était les militants de la suprématie blanche : il brassait toute leur camelote siglée et il se faisait un tas de fric, il voyageait, il conduisait son camion et ça lui allait bien. Il s'agissait pas de politique. Blasons, cocardes, objets d'époques, portraits, musique, fringues, tu peux produire des boites de thon en imprimant la tronche d'Adolf Hitler : des fans te les commanderont. Pour ma part, je vendais du fantasme sur Second Life, je vendais des perspectives de sexe à des consommateurs d'espoir. L'espoir de sexe réel les faisait rêver et ils étaient prêts à payer pour y croire, puis à continuer de payer pour continuer à y croire. On ne sait pas combien de spermatozoïdes périssent à cause du web et on ne sait pas combien de types font éjaculer d'autres types en se faisant passer pour des femmes. Une chose est sûre cependant : Crotale et moi, nous n'étions pas très différents.

Les concerts de oï commençaient en début de soirée. Des litres de bières, un musique saturée, hurlante aux accents antisémites et racistes, une meute de bêtes humaines qui se jetaient les unes contre les autres et matraquaient, ivres mortes, des slogans hitlériens. A la nuit pleine, j'entrais en scène pour le clou du spectacle.


12

C'est un Will Smith un peu hagard, vêtu d'un simple bermuda qui regardait droit devant lui tandis que deux types cagoulés finissaient de l'attacher. Des porteurs de flambeaux sapés dans le costume traditionnel du Ku Klux Klan, se tenaient de part et d'autre de la croix. L'ombre des flammes dansaient sur les cuisses et le torse de l'acteur. Silence religieux de l'assistance. Crotale filmait les événements. J'envoyai un coucou à la caméra et me tournai vers ma future victime.

A l'instar de Will Smith j'étais torse nu, moins baraqué que lui, mais Hot m'avait enduit le corps d'une huile qui produisait des reflets. Je me positionnai devant la croix tandis que le vide se créait tout autour. Je fixai la star qui tant de fois avait sauvé le monde sur les écrans de cinéma. Elle elle semblait absente, comme si son âme avait déjà pris ses cliques et ses claques. On alluma un gros projecteur dans mon dos. Une lumière blanche, un peu forte, illuminait le périmètre.

Dans la brulure c'est le troisième degrés le plus grave. Mais avant d'y arriver tu passes par le premier puis par le deuxième degrés. Le deuxième degrés est le plus douloureux. En plus de la rougeur, des phlyctènes apparaissaient sur tous le corps de Will Smith, c'est-à-dire des surélévations de la peau remplies d'un liquide translucide formant des cloques. Toutes les terminaisons nerveuses étaient touchées. Cette fois il hurlait comme un écorché vif. Et moi je reprenais mon souffle pour envoyer une autre projection.

En arrière, parmi la foule qui formait un arc de cercle, Hot ne regardait que moi, avec, dans chaque pupille, l'intensité d'une vraie passion.

Le deuxième jet de feu atteignit les couches inférieures de l'épiderme attaquant les muscles, les os et les viscères. La peau de Will Smith devint blanchâtre, cartonnée, indolore, les terminaisons nerveuses ayant été détruites. Par endroits, les tissus étaient carbonisés et viraient au noir. Toutes les parties du corps se consumaient. Plus aucun son ne provenait du supplicié. Les cordes qui retenaient l'acteur par le haut cédèrent et son cadavre se détacha de la croix. Il pendait par les pieds, la tête en bas. Il était mort, brûlé vif.

Crotale avait bien négocié mon cachet et se frottait les mains en pensant aux retombées commerciales de l'opération. Evidemment, la vidéo ne devait circuler librement sur internet. Par contre, les produits dérivés se vendraient comme des petits pains avec les vocations que j'allais susciter. J'avais tout simplement propulsé la haine raciste en première division, reléguant les skin heads russes -quelques amateurs se filmant en train de passer à tabac des immigrés dans le métro- au rang de gentils chenapans. Lentar Dior et ses deux cornes. Le surhomme de la suprématie blanche. Des perspectives d'avenir se profilaient. Hot me rejoignit avec un drapeau de la croix gammé qu'elle passa autour de mes épaules J'ecartais largement les bras et les levais vers le ciel étoilé.












samedi 14 février 2009

C'est la fête des voisins !

Un texte écrit en 2006 lorsque j'habitais encore dans mon appartement rempli de cafards.
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Au secours !

A l'heure où j'écris ces lignes la nouvelle du dessus, celle du dernier étage, organise une fête des voisins chez elle. Elle vient de frapper à ma porte, accompagnée par son petit ami, dans l'intention de m'inviter. Les boules ! Apparemment elle compte investir dans la relation de proximité. C'était la première fois, en tous les cas, que je voyais sa gueule et, disons, son allure générale. Mais peut-être, en fait, que nous nous étions déjà croisés dans une rue ou chez un commerçant du quartier, peut être que ma conscience, soucieuse de la beauté du monde, m'en épargnait le souvenir. Car malheureusement cette fille ressemble à une grosse dinde : rougeaude, grasse et mal proportionnée, gloussante, habillée d'un assemblage de tissus informes, nappes et serviettes de cuisine, rideaux de douche, tapis de salle de bains ; le genre à organiser des fêtes de voisins où personne, sauf les piques assiettes et les mongols, n'aurait envie d'être convié.

«C'est la fête des voisins» a-t-elle annoncé quand j'ai ouvert la porte. Elle a formulé ça comme ça, directement, sans prendre la peine de se présenter avant. "C'est la nouvelle voisine du dessus" a-t-elle simplement précisé. Fais chier la fête des voisins ! J'ai inventé que je sortais en ville, mais elle a insisté, avec son homme en arrière plan, son supporter, sa potiche, pour que je passe au moins prendre l'apéro. Limite j'angoisse. Je me sens complètement asocial là, en ce moment. Je ne veux pas connaître mes voisins. Et d'ailleurs je suis contre par principe. J'aspire à demeurer paisible dans mon antre, à m'oxygéner ou m'asphyxier comme bon me semble. Alors, à moins d'être roulée-bonnasses de tous les diables, mes voisins n'existent pas.

Une fête des voisins augure la poudre et l'embuscade, figure la pointe émergée de l'enfer, l'amorce du suicide. Ah ça, je n'y mettrai pas les pieds. Et cette grosse dinde de prêcher l'imparable, le grand classique de genre : «vu que nous vivons tous au même endroit, (en l'occurrence un immeuble étroit de quatre étages, avec juste un petit appartement par palier et une unique boite aux lettres commune), vu que nous vivons tous au même endroit donc, autant faire connaissance quoi ! Normal quoi ! Bon esprit quoi !. Alors, pour m'en débarrasser j'ai répondu «ok, à toute à l'heure» Pffff. J'aurai dû, plutôt, balancer une refoule bien définitive : «excusez moi mais, je viens de me faire un gros trait d'héro là, et je ne me sens pas très en forme je crois que je vais rester un peu allongé» ou alors quelque chose comme «ah non non, pour moi les voisins c'est bonjour bonsoir et chacun chez soi alors voilà quoi : bonsoir !». Eh bien non, au contraire, j'ai lâchement accepté l'invitation que, la prochaine fois, je m'excuserai de ne point avoir honoré.

Parce que je vais la recroiser la voisine et elle saura que j'ai souillé son intention et je saurai qu'elle le saura et donc, à force de courant d'air plombé et de mauvaise réciprocité karmique on risque de s'enfoncer dans un marais rempli de bêtes gluantes. Elle aura fait le premier pas pour briser la glace, elle aura acheté deux bouteilles d'alcool et un paquet de cacahouètes, elle aura été une bonne personne, ouverte sur les autres, civile, louable et charitable. Et moi je lui aurai mis un vent facile. J'aurai été le mec petit, antipathique, vil et mesquin. Le mec qu'on mériterait de montrer du doigt et de regarder de travers. Quelle pitié ! Non mais j'vous jure ! Mais merde, mais qu'est-ce qu'elle a eu besoin d'organiser une fête des voisins cette salope ?

lundi 26 janvier 2009

Derive Live Teaser Focus


Envoyé aujourd'hui à Focus, le magasine tu vois tu vois de Montpellier. Quelques pages offertes pour teaser sur notre événement Derive Live qui se déroulera prochainement au théâtre de la mer, à Sète. Le problème, c'est qu'on ne connait rien encore de la programmation, ni du budget, ni même de la date exacte... Mais quand même on a le thème : rock'n'roll. Ah ah ah c'est la magie du spectacle.

A gauche une des photos qui sera publiée, réalisée par mon ami Laurent Vilarem et retouchée par un type qui s'appelle Gilles. Mon texte ci-dessous.

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Hier :
l'odeur du carburant, goutte à goutte, avant le rugissement des moteurs. L'éclat du cuir sous le plomb du soleil, le vent soulevant le sable du désert, les grandes étendues à perte de vue et le son des guitares.

Aujourd'hui:
le pogo des indices boursiers, le sifflement des balles, le monde entier chante faux et construit notre purgatoire. Dans les limites qui se consument, dans les parties de poker folles, tu restes debout, le regard barré par une paire de lunettes noires.

Demain:
qui sait si tout ne glissera pas de travers mais toi tu garderas le cap. Et tu presseras sur l'accélérateur. Et tu monteras le volume. De plus en plus vite et de plus en plus fort pour faire entendre le cri du rock 'n'roll
Parce que depuis toujours et pour toujours :
la liberté est son essence et les excès son élégance.


DERIVE LIVE ouvre la saison au théâtre de la mer – ville de Sète le 29 mai 2009.
Thème : rock'n'roll – concerts / spectacles vivants / arts graphiques – programmation à surveiller
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dimanche 25 janvier 2009

BBB - The place to B

Un report, le premier, pour le mag Let's Motiv qui paraît sur Montpellier, Toulouse et Lille.
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Dans le milieu des fashionistas la nouvelle se répand comme une trainée de poudre. Et le parrain de Narkotic (enseigne française positionnée hip hop gangsta), moustache cendrée, trois pièces Al Pacino confirme : c'est bien ici que se tissent les contacts. Organisation germanique, énergie catalane. En Europe, dans le segment du prêt à porter trendy et des accessoires, le Bread and Butter Barcelona (BBB) brille tout en haut de l'affiche : trois jours pleins, des dizaines de milliers de visiteurs et huit cents exposants répartis sur des espaces thématiques. Téléporté de Berlin depuis trois ans, le salon concilie, avec décontraction, ampleur et élégance.

Passé les contrôles, le hall Denim Base baigne dans un sentiment de démesure. Ici du lourd, du très très lourd avec toutes les grandes marques de jean venues présenter leur collection automne / hiver 2010. Sur le seuil des stand-forteresses une sélection d’hôtesses aux proportions millésimées scanne les accès. Design oscillant entre science-fiction glacée et post-apocalyptique forestier. Le futur annonce le retour à la terre et aux vieilles armoires de grand-mère. Du solide, du style et des lignes épurées. Toujours plus brut, Levis étale ses créations sur un lit de poussière. Un peu plus loin le stand Replay donne le change, sur le même ton. Entassements de cagettes, piles de bouquins élimés, fatras de meubles du grenier figurent les têtes de chapitre de son catalogue pour la prochaine rentrée. Pas de photo, les vêtements sont cachés. En face, posé comme un blockhaus de plastique blanc pelliculé, l’espace G-Star - la marque néerlandaise qui monte si vite vers les étoiles qu'elle finira par s'y cogner - abrite une composition de squelettes quadrupèdes et un grand requin blanc voguant dans les airs, au-dessus du showroom, à l’aise dans leurs combinaisons denim siglées. Le spectacle est assuré par un défilé ultra-tonique associant chorégraphie spatiale déstructurée, breakdance et atmosphère des quais.

Une coupe de champagne et un passage rapide dans le hall Street and Sport. La météo annonce des couleurs vives et franches, une rafale de motifs légers et un avis de chemises à carreaux made in L.A. Pour ouvrir l’appétit, on échange quelques balles avec le marketing manager de Staple sur une table de ping-pong customisée. Sandwich végé, jus de fruit pressé, la nuit tombe et il est temps de se préparer pour les soirées périphériques. Ce soir Wadclub au club Fellini sur Las Ramblas : tempo sweet house, minimal electro et rock indé, en attendant qu’un nouveau jour se lève sur les United Nations of BBB. De larges banderoles clament « That’s Us ! ». Pour la dernière fois à Barcelone parce qu’en été 2009 le salon reprendra ses quartiers à Berlin.
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